Compte-rendu de la séance du samedi 21 mars 2026
Exposé du jour : « L’implication dans la recherche et l’engagement militant, comment les faire vivre sans les confondre ? »
Intervenante : Nathalie Heinich, sociologue, directrice de recherches émérite au CNRS, auteure de nombreux ouvrages portant sur la sociologie de l’art puis dans une période plus récente sur la sociologie des valeurs. Dernier ouvrage paru : La Religion n’existe pas (Gallimard). Les références de certaines publications citées au cours de la séance sont indiquées dans ce compte-rendu.
Débat, échange de questions-réponses
Exceptionnellement, l’exposé du jour n’était pas accompagné d’un support de type « diaporama ». Il n’en était pas moins très structuré, mais il faudra se reporter à l’enregistrement, aussitôt qu’il sera disponible, pour avoir l’intégralité du propos. Même chose même pour la discussion, dont je ne retranscris ici que les éléments qui s’y prêtent le mieux, parfois en regroupant des questions, sans prétendre à l’exhaustivité ni à la restitution mot à mot : là encore, se référer à l’enregistrement. Jean-Luc Bernet
Question : comment faut-il comprendre le terme de « posture » qui est souvent utilisé pour situer les chercheurs ?
Réponse : toute la question est de savoir si nous sommes condamnés à reproduire notre condition de départ en tant que personnes ou si au contraire nous pouvons nous abstraire des déterminismes qui sont à l’œuvre. Chez Bourdieu et ceux qui le suivent, on considère que nous sommes enfermés dans nos déterminismes, alors que la réalité prouve qu’on peut s’en détacher. Certes, les savoirs sont « situés » mais un chercheur doit précisément être capable de mettre cela à distance.
Question : dans les débats politiques, les intérêts prennent une place croissante, prenant même parfois appui sur les émotions. Comment articuler ce constat avec la place que doivent conserver les valeurs ? Et comment ne pas évoquer l’aspect commercial, qui précisément passe ses « valeurs » sous silence ?
Réponse : il est préférable de ne pas mettre en opposition valeurs et intérêts, car cela ne rend pas compte des motivations des acteurs. L’opposition valeurs publiques/valeurs privées est plus opérante. S’il existe une « compétence axiologique », elle consiste plutôt à distinguer ce qu’on peut dire ou pas selon les contextes, car on n’est pas toujours conscient des principes au nom desquels nous émettons une opinion. Par exemple : dans un recrutement sur un poste donné, le critère de l’apparence physique joue certainement, mais il n’est pas exprimé, sinon « de surcroît » et hors situation.
(sur ce point et sur d’autres qui reviennent au cours de l’échange, cf une interview de Nathalie Heinich ici : https://www.youtube.com/watch?v=1aiA1lL565M)
On a tenté de rendre compte de cette complexité des motivations dans un travail collectif qui a débouché sur une publication (« Notre-Dame des valeurs – Retour sur une émotion patrimoniale » PUF, sous la direction de Nathalie Heinich).
Remarque : nombreux sont les sociologues qui sont en fait des militants, avec un système d’explication qui leur est propre.
Réponse : j’ai traité cet aspect dans un ouvrage paru sous le titre « Le bêtisier du sociologue » (Editions Klincksieck). Si on vise à l’efficacité en tenant un discours politique, il semble préférable de le faire dans des lieux qui sont faits pour ça -et non dans l’arène académique.
Question : que penser de cette phrase attribuée à Bourdieu, souvent citée : « La sociologie est un sport de combat » ? N’est-il pas absurde de supposer qu’il y aurait un « vainqueur » et un « vaincu » alors que l’objet d’une science est avant tout de faire progresser la vérité ?
Réponse : la phrase est authentique, et, somme toute, il n’est pas interdit de considérer que la sociologie, comme le sport, amène à produire des efforts, ce qui a aussi beaucoup de bons côtés. Mais la formule adéquate, que j’ai proposée dans Le Bêtisier du sociologue, serait plutôt : « la sociologie est un sport en chambre de combat de coqs…
Question : quelle méthode préconisez-vous pour parvenir à s’éloigner de cette tentation du « campisme » que vous dénoncez (se situer catégoriquement dans un « camp » ou dans un autre). Et comment se déprendre de ses propres jugements de valeurs ?
Réponse : une première méthode de mise à distance de ses propres valeurs consiste à prêter attention au vocabulaire, car en sciences sociales, le vocabulaire utilisé par les acteurs est très connoté. Exemple avec le champ lexical autour du terme « domination », utilisé abusivement, contrairement à l’utilisation beaucoup plus nuancée qu’en fait par exemple Weber -auquel il est souvent fait référence. Autre exemple : la manière de qualifier l’art contemporain. Le dire « objet de subversion » équivaut à le connoter positivement, au contraire de ceux qui le voient comme une forme de « provocation ». Parler de « transgression » dans ce cas permet d’éviter le piège.
Autre indication : respecter une symétrie dans les examens de position, en prenant le « pour » et le « contre », s’inspirer en quelque sorte de la scène juridique où le contradictoire est un principe majeur. Les débats autour de la liberté d’expression sont comme une « zone frontière », où on ne peut faire abstraction d’une question fondamentale qui est celle du contexte.
Question : on évoque parfois la notion d’« indice de liberté académique ». Qu’en penser ?
Réponse : ce terme est avant tout source de confusion. C’est un des chevaux de bataille des « académo-militants » ; à mes yeux il est utilisé frauduleusement et sert de couverture à des opérations dont j’ai donné des exemples dans ma présentation (cf : Un conflit de valeurs au Collège de France article publié par le collectif Telos le 15/1/2026). Dès lors que des interdits sont posés par la loi, comme c’est son rôle, ils peuvent être utilisés par les acteurs, y compris abusivement dans le cadre de procédures dites « bâillon » qui coûtent du temps et de l’argent même lorsqu’elles n’aboutissent pas. Les islamistes s’en sont fait une spécialité. (Cf l’article de Caroline Valentin sur les procès à répétition intentés sans succès par les Frères musulmans, publié dans la revue Cités pour son n° 100, intitulé « Sauver la démocratie dans un monde dangereux »).
Question : comment comprendre le fait qu’il y ait des « pour » et des « contre » l’art contemporain ?
Réponse : c’est un domaine qui est très investi émotionnellement, ce qui suscite des controverses et donc des positions qui cherchent à s’exprimer, d’autant que le propre de l’art contemporain est de transgresser des frontières, ce qui le rend forcément polémique.
Question : pensez-vous que vous échappez au risque de voir votre propre subjectivité perturber votre engagement scientifique ?
Réponse : je maintiens qu’on ne repèrera pas dans mes publications scientifiques (implication en tant que chercheuse) ce que sont mes positions en tant que citoyenne (engagement militant). En témoigne par exemple mon travail sur la corrida (cf aussi sur ce point l’interview citée ci-dessus : https://www.youtube.com/watch?v=1aiA1lL565M), ou encore mon dernier livre sur le statut épistémique de la religion.
Question : comment envisager le rôle de l’expert et le recours à l’expertise ?
Réponse : la même personne peut avoir plusieurs positionnements selon les contextes. Le positionnement de l’expert peut être vu comme « intermédiaire », en vertu du fait que le savoir que l’expert a emmagasiné va être mis au service du politique. C’est en quelque sorte « la recherche mise au service de la décision », ce qui est tout bénéfice pour tous, alors qu’on a tout à perdre à inverser les choses en mettant une orientation politique au service de la recherche. Cela renvoie aux rôles comparés de la recherche appliquée (qui a toute sa place en sociologie) et de la recherche fondamentale, qu’on a tendance à négliger. On a un bon exemple de cette dynamique avec l’écologie : il y a de la recherche fondamentale et surtout de la recherche appliquée, qui peut être reprise dans une démarche militante au service de l’intérêt général. L’exemple du GIEC est probant dans ce sens.
Question : quelles valeurs contemporaines pouvez-vous nous donner chez des peintres comme Kandinsky ou Soulages, dans un siècle où le numérique devient dominant ?
Réponse : rappelons que l’évaluation d’une œuvre d’art peut se faire selon trois modèles ou « paradigmes » :
- Classique : l’œuvre met en œuvre les critères académiques de la figuration
- Moderne : l’œuvre exprime l’intériorité de l’artiste
- Contemporain : l’œuvre participe d’une démarche de transgression des frontières
Kandinsky s’inscrit clairement dans le paradigme moderne, tandis que Soulages emprunte à la fois au moderne et au contemporain. Quant au numérique, l’horizontalisation des rapports au savoir dont il est la cause rend problématique la transmission.
Question : êtes-vous ici aujourd’hui en tant que militante ou en tant que scientifique ?
Réponse : je suis là en tant que sociologue et en tant que citoyenne sur une question précise qui est celle du rapport à la science. Mais, comme ce lieu n’est pas à proprement parler une arène de type académique, je me pense donc plutôt comme une citoyenne désireuse d’éclairer les opinions. Donc plutôt dans un esprit militant, pour l’autonomie de la science.
Question : que pense la scientifique que vous êtes de ses propres écrits militants (et vice versa).
Réponse : j’ai écrit un livre qui répond à cette question (« Penser contre son camp – Itinéraire politique d’une intellectuelle de gauche » – Gallimard). Je l’ai construit en revisitant les tribunes et articles publiés depuis de nombreuses années, dans un effort pour appuyer mes prises de position sur mon travail scientifique.
Question : que penser d’un constat général qui conclut à une baisse générale de l’exigence de rigueur scientifique, qui trouve une traduction par exemple dans la baisse équivalente de l’exigence dans l’évaluation des résultats des apprenants dans l’enseignement ? Et que penser du rôle de l’IA dans ce paysage ?
Réponse : je souscris, tout cela est catastrophique, et l’IA ne va faire qu’accentuer la tendance. On a des exemples de travaux basés sur l’IA où les sources sont purement et simplement évacuées. Cela renforce la tentation pour un chercheur de se mettre en valeur plutôt que de contribuer avec d’autres à la recherche de la vérité.
Remarque : dans le même sens, il faut déplorer la multiplication des publications prématurées. Il faut réhabiliter la recherche appliquée et rétablir le continuum entre recherche appliquée et fondamentale.
Question : on a des exemples de scientifiques qui ont souhaité renoncer à leur découverte parce qu’ils la jugeaient néfaste. De votre côté, pouvez-vous citer un résultat de vos recherches qui pourrait contredire vos valeurs ? Par exemple, y a-t-il des valeurs dont le caractère universel pourrait être contesté ?
Réponse : le propre des valeurs c’est d’être vécues comme universelles tout en étant contextuelles. Lorsqu’on parle d’universalisme comme valeur, le débat est tranché. Que des valeurs puissent varier en fonction du contexte ne les délégitime pas pour autant (d’où l’universalisme). Un fait et une valeur ne sont pas identiques. (Cf « Oser l’universalisme. Contre le communautarisme », Nathalie Heinich.Éditions le Bord de l’eau).
Question : au Cercle zététique, nous sommes désireux d’inviter des vulgarisateurs de science. Que pensez-vous de cette notion de vulgarisation ?
Réponse : on ne peut que l’encourager, dans une optique de transmission. Le rôle des journalistes scientifiques est très important à cet égard.
La séance est clôturée à 12h30.
Notes de Jean-Luc Bernet
Prochaines séances :
Samedi 18 avril : « La démocratie à l’épreuve des réseaux sociaux », avec Coralie Richaud, professeure de droit public à l’université Paul-Valéry, chercheuse au Centre d’Études et de Recherches Comparatives Constitutionnelles et Politiques (CERCOP).
Mardi 19 mai, exceptionnellement en semaine et à 18h : « Approches de la mode dans une perspective zététique » (titre à confirmer ultérieurement), avec Evelyne Chaballier, membre du Cercle zététique du Languedoc-Roussillon, qui s’exprime sur la base d’une longue expérience dans ce domaine.
Samedi 6 juin : journée complète (10h/16h) dans un cadre campagnard proche de Montpellier.
